Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?
Philo
Le sujet du bac philo de cette année avait tout pour m’interpeller : « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? » Le bonheur est-il possible quand autour de nous des gens sont frappés par le destin et que tant de peuples vivent dans la misère ? Cette question m’interpelle particulièrement, alors que je séjourne à Madagascar, un des pays les plus pauvres du monde.
Quand nous atterrissons à Antananarivo, il fait déjà nuit. Sous les tropiques, il fait nuit dès 17h30. Un chauffeur nous attend avec un écriteau à notre nom. Un visage rassurant dans la marée humaine qui accueille les voyageurs de l’autre côté de la douane.
Et nous voilà embarqués dans un 4×4 avec un chauffeur qui parle français, comme plus d’un malgache sur quatre. Nous arrivons assez vite au centre d’accueil pour jeune défavorisé, Akany Avoko Ambohidratrimo, où nous avons souhaité passer les trois premiers jours de notre séjour, histoire de comprendre un tant soit peu Madagascar de l’intérieur.
Nous allons nous coucher dans une chambre sommaire, toilettes sans chasse d’eau et douche sans eau chaude, mais les draps sont propres et après plus de 24h de voyage, c’est tout le luxe dont nous avons besoin. Au lever, les coqs chantent et le centre est déjà en pleine effervescence quand notre hôte nous accompagne à la « gargote », le petit snack de fortune qui nous sert le petit-déjeuner. Puis nous participons, très modestement, à la fabrication du charbon écologique que le centre revend à des entreprises locales.
Cette Activité Génératrice de Revenu (AGR) leur permet en effet de tirer quelques ressources pour faire tourner le centre qui accueille environ 180 fillettes, victimes de violences ou abandonnées par leurs parents. Plus tard, nous rencontrons l’équipe de direction, qui nous parle de la précarité des financements mais aussi de ses projets éducatifs. On nous demande si nous voulons devenir des ambassadeurs et récolter des fonds. Pourquoi pas, en effet.
Clique ici pour lire mon billet d’humour À Madagascar, « I like to move it, move it » sur mon blog Humour me by Barbara 
Confondre malheur et précarité, c’est une attitude néo-colonialiste
C’est là que je repense au sujet du bac philo. Après tout, si nous sommes heureux quand les autres ne le sont pas, pourquoi ne pas partager un peu de ce bonheur, sous forme financière par exemple ? N’est-ce pas en faisant don d’un peu de notre argent que l’on aide à combler, même modestement, cet écart entre pays riches et pays pauvres qui nous paraît intolérable, voire immoral ?
Sauf que voilà : je ne pense pas que les bénéficiaires du centre Avoko soient malheureuses. Elles rient, s’amusent, chantent, vaquent à leur occupation comme des jeunes filles de leur âge et nous font de joyeux signes de la main : « Salamé », bonjour en malgache.
Confondre malheur et précarité, c’est une attitude néo-colonialiste qui perpétue l’idée de l’Occidental tout-puissant venu délivrer le pauvre Africain de sa misère. Or là, dans ce centre aux toilettes rudimentaires et aux équipements modestes, je n’ai pas l’impression que les pensionnaires soient moins « heureuses » que moi. Donc partager le bonheur, oui, mais lequel ? Vouloir offrir ma version toute occidentale du bonheur à des personnes qui n’ont pas les mêmes besoins que moi ? Qui n’ont d’ailleurs rien demandé ?
faire un don sans contrepartie maintient les peuples dans une sorte de « redevabilité ».
Car oui, j’aurais du mal à être heureuse si je connaissais les coupures d’eau et d’électricité que le peuple malgache endure à longueur de temps. Si je ne pouvais pas prendre une douche quand j’en ai besoin, ni me laver les mains, ni même tirer une simple chasse d’eau. Si je devais remplir une cohorte de bassines et de bouteilles d’eau pour pallier le manque. Avoir une lampe de poche sous la main en cas de coupure de courant. Laver mon linge à la main parce que la machine à laver est un luxe inaccessible. Mon bonheur prendrait sans doute du plomb dans l’aile sans le confort moderne qui est le mien, sorte de préliminaire qui m’est devenu indispensable pour progresser sur la pyramide de Maslow.
En y réfléchissant à deux fois, je me dis que faire un don sans contrepartie contribue à maintenir les peuples dans une sorte d’asservissement, de « redevabilité ». Et faire l’aumône nourrit le sentiment de pitié ou de culpabilité chez la personne qui donne.
Non, finalement, l’idéal, c’est de donner de l’argent en contrepartie d’un bien ou d’un service. Ca tombe bien : c’est le propre du tourisme. Je paie pour être logée, nourrie, transportée… Je paie pour entrer dans un parc et je paie aussi le guide du parc. Je paie mon chauffeur, mes porteurs, les femmes qui vendent les noix de cajou et les avocats au bord de la route. Je paie – toujours plus cher d’ailleurs que les malgaches, mais c’est une forme de redistribution, Alors je paie … avec le sourire. Et comme chez moi, j’entretiens les locaux, pas les grands groupes, ni les chaînes. Je choisis les hôtels tenus par des malgaches à chaque fois que c’est possible. Je suis le maillon modeste d’une chaîne qui donne du travail aux gens du pays, leur permet d’avoir des conditions de vie acceptables, les aide à grandir sans leur faire l’aumône.
Donne un poisson à un homme, il mangera une journée ; apprends-lui à pêcher, il mangera toute sa vie.
Partager un moment d’humanité
Alors même si la majorité des Malgaches ne pourra pas se payer le billet d’avion pour la France, je sus heureuse de découvrir ce pays si attachant. Même si nous dépassons en 4×4 des villageois qui font des kilomètres pieds nus pour vendre le produit de leur récolte, je suis reconnaissante de manger leurs légumes et leurs fruits frais. Même si nous prenons des douches quand beaucoup d autochtones vont encore chercher l’eau à la source, j’ai de la gratitude pour ce peuple souriant qui nous accueille à bras ouverts.
Je suis heureuse, oui, et pourtant certains malgaches sont malheureux – je pense notamment aux villages du sud, durement frappés par la sécheresse et qui ne bénéficient pas de la manne du tourisme. Je n’ai hélas pas le pouvoir de changer cela et si mon état d’esprit devait refleter le desespoir de ces habitants, cela ne changerait strictement rien pour eux.
Ce qui est en mon pouvoir, en revanche, c’est de faire de chaque rencontre avec moins bien loti(e) que moi, l’occasion d’être heureuse en sa compagnie et de partager : de l’argent, bien sûr, un repas peut-être, des vêtements et des chaussures sans doute, et surtout : un moment d’humanité.



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