Comprendre ne suffit jamais à transformer
Coaching, Spiritualité
Un concept expliqué en coaching change rarement quelque chose. Une prise de conscience vécue, elle, transforme durablement. C’est un principe que je vérifie à chacune de mes formations ou groupes d’analyse de la pratique professionnelle, et ce depuis des années.
📖 Cet article prolonge une réflexion amorcée dans ma lecture de La Sagesse interdite, de Stephan Schillinger — un essai sur les origines psychédéliques de la spiritualité humaine. Lire mon résumé du livre sur mon blog En 1 Mot →
Et c’est aussi, étrangement, ce que j’ai retrouvé au détour d’une lecture qui n’a rien à voir directement avec mon métier : La Sagesse interdite, de Stephan Schillinger, un essai sur les racines psychédéliques de la spiritualité humaine.
Sa thèse centrale n’est pas religieuse, elle est méthodologique : les traditions spirituelles les plus anciennes n’ont jamais cherché à expliquer le sacré, elles cherchaient à le faire vivre. Un principe qui, sous une autre forme, est au cœur de ma pratique d’apprentissage par l’expérience en coaching et en formation.
Pourquoi expliquer suffit rarement
Je me souviens d’une formation sur la « gestion des conflits » en milieu scolaire, où j’avais proposé à deux équipes de participantes un jeu de rôle très simple : se disputer autour d’une dosette de café. Une équipe avait accusé l’autre de toujours laisser traîner la dosette dans l’évier, ce qui était « dégoûtant », alors qu’il suffisait de la mettre à la poubelle immédiatement après usage ; l’autre s’était défendu en expliquant que jeter la dosette encore humide à la poubelle faisait des salissures, alors qu’il suffisait de la laisser sécher dans l’évier et de la jeter plus tard. Un exemple banal du quotidien qui montre que le point de vue de l’autre, bien que différent du nôtre, n’en est pas moins juste. Rien de dramatique, donc, et pourtant beaucoup d’incompréhensions et d’énervements, comme souvent dans la vie professionnelle – ou personnelle, d’ailleurs. Sauf que dans le feu de l’action, les deux équipes se sont surprises à hausser le ton, à se couper la parole, à camper sur leurs positions, exactement comme dans un vrai conflit d’équipe.
Au débrief, l’une des participantes a reconnu qu’elle avait beau savoir qu’il fallait « écouter sans juger » ou « reformuler avant de répondre », elle ne l’a pas fait parce qu’elle a senti dans son corps la tentation d’entrer dans le conflit plutôt que de tenter de le résoudre. Son angle mort n’était donc pas un manque de connaissance — elle connaissait la théorie — mais l’écart, invisible jusque-là, entre l’image qu’elle avait d’elle-même sous conflit et ce qu’elle fait réellement quand la tension monte. Cette prise de conscience ne garantit pas qu’elle agira différemment la prochaine fois. Mais en identifiant cet écart, elle s’ouvre la possibilité d’un changement de comportement. Un changement qu’aucune explication théorique ne peut déclencher, et que seule l’expérience, répétée, permet peu à peu de construire.
Ce fossé entre le savoir et l’agir n’est pas un manque de discipline ou de bonne volonté, c’est un fossé entre deux natures de connaissance : l’une intellectuelle, l’autre incarnée. Et c’est précisément cette seconde forme de connaissance, celle qui passe par le corps et le vécu plutôt que par l’explication, qu’Abraham Maslow a cherché à comprendre en posant les bases de ce qui deviendra la psychologie positive.
Souvent considéré comme un précurseur fondamental de cette discipline bien qu’historiquement rattaché à la psychologie humaniste, Maslow s’est détourné dès les années 1950 et 1960 de l’étude exclusive des pathologies pour s’intéresser au plein potentiel humain. Il a introduit le concept d’« expériences paroxystiques » (peak experiences) : ces instants de joie intense, d’émerveillement et de plénitude où l’on se sent parfaitement intégré et connecté au monde. Des expériences qui, exactement comme le déclic de cette participante en formation, ne peuvent pas être transmises par une explication, seulement vécues.
Ces travaux ont directement ouvert la voie à des concepts clés de la psychologie positive moderne, comme le Flow de Mihaly Csikszentmihalyi, cet état de concentration absolue et d’oubli de soi, qui découle directement des observations de Maslow. J’en parle plus en détail dans mon résumé du livre de Sonja Lyubomirsky, Comment être heureux et le rester, qui revient sur les travaux de Csikszentmihalyi.
Faire vivre plutôt qu’expliquer : l’exemple du Tangram
Ce même principe guide la manière dont j’anime mes groupes d’analyse des pratiques professionnelles (GAPP) avec des équipes de la petite enfance. Plutôt que d’exposer en théorie les difficultés de communication au sein d’une équipe, je fais parfois jouer les participantes au Tangram : chaque binôme reçoit une figure différente à reconstituer.
Quand le binôme ne parvient pas à reconstituer la figure ou y parvient difficilement, ce qui est généralement le cas, l’incompréhension, la frustration, parfois l’agacement apparaissent. Au moment du débrief, les participantes réalisent alors qu’elles ont peut-être mal expliqué comment placer chaque pièce ou mal interprété les consignes, en tout cas, elles ont travaillé avec des visions du monde différentes, sans le savoir et sans chercher à comprendre le point de vue de l’autre.
Aucun exposé théorique sur « les biais de communication » ne produit ce déclic aussi vite. Parce que ce n’est pas une information qu’elles reçoivent , mais une expérience qu’elles traversent, dans leur corps, avec leurs propres émotions.
Le rituel comme vecteur de sens collectif
Dans La Sagesse interdite, Schillinger avance une idée qui m’a beaucoup interpellée : les religions institutionnalisées auraient, selon lui, progressivement perdu le contact avec l’expérience mystique vécue qui les a pourtant fondées. En institutionnalisant le sacré, on l’aurait vidé de sa substance, remplacé le vécu par le dogme, l’expérience par la récitation.
Je retrouve un écho troublant de cette idée dans le monde professionnel. Les entreprises et les collectivités avec lesquelles je travaille souffrent souvent d’un manque criant de rituels de cohésion porteurs de sens. On a gardé la forme (la réunion, le séminaire, le pot de départ) sans toujours en garder le fond : un moment vécu ensemble, qui fait sens, plutôt qu’une case à cocher dans l’agenda.
La question mérite d’être posée dans chaque organisation : qu’est-ce qui, aujourd’hui, joue encore ce rôle de rituel porteur de sens et d’appartenance ? Et qu’est-ce qui, à l’inverse, a été vidé de son sens au point de devenir une simple formalité, comme les religions dont parle Schillinger ?
En conclusion : l’expérience, seule voie du changement
Que ce soit dans une cérémonie ancestrale, une salle de formation ou un simple jeu de rôle autour d’une dosette de café, le principe reste rigoureusement le même : la transformation naît de l’expérience incarnée, jamais du savoir théorique seul. Comprendre un concept ouvre une porte. Le vivre est ce qui, réellement, nous fait passer par cette porte.
Si ce thème de la transformation par l’expérience vécue t’intéresse sous un angle plus intime et romanesque, je t’invite à découvrir mon roman La Voie du Serpent, où mon héroïne Eva apprend, elle aussi, qu’aucune explication ne remplace le chemin qu’on traverse soi-même.



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