Dette publique : et si on changeait de boussole ?
Société, coaching
La dette publique fait souvent les gros titres : on la craint, on la dénonce, on la comptabilise. Mais rarement on s’interroge sur sa finalité. Et si, au lieu de voir la dette comme un gouffre, on la concevait comme un outil de bonheur collectif ?
Repenser la dette : du fardeau à l’investissement dans le bien-être
C’est la question que pose The Conversation dans son article Et si la dette publique servait d’abord à rendre les citoyens plus heureux ? plutôt que de se demander combien l’État dépense, il faudrait se demander pour quoi et pour qui. L’enjeu n’est pas tant la taille du budget public, mais ce qu’il produit pour la société : plus de santé, d’éducation, de lien, de sens, de qualité de vie.
En somme, une économie au service du bonheur, et non l’inverse.
Des “Jours heureux” à une politique du bien-être
En 1944, le Conseil National de la Résistance rédigeait le programme des Jours heureux, véritable manifeste d’un État au service de la dignité humaine. Son ambition : garantir à chacun les conditions d’une vie décente, fondée sur la solidarité et la justice sociale.
Près de 80 ans plus tard, ce texte résonne étrangement. Nos sociétés font face à des crises multiples – écologiques, sociales, psychologiques – et le bien-être collectif semble s’éroder à mesure que la dette augmente. Et si l’erreur venait de la manière dont nous mesurons la richesse ?
C’est ici que les recherches en économie du bonheur rejoignent celles en psychologie positive. Toutes deux plaident pour un changement de paradigme : passer d’une logique de performance à une logique de floraison humaine.
Quand la psychologie positive rencontre l’économie
La psychologie positive, fondée par Martin Seligman, propose un modèle scientifique du bien-être : le modèle PERMA+, composé de six piliers :
- P – Émotions positives
- E – Engagement (flow, motivation)
- R – Relations positives
- M – Meaning (sens et contribution)
- A – Accomplishment (réalisation, progression)
- + – Optimisme : la capacité à entretenir une vision confiante et constructive de l’avenir, même en période d’incertitude
L’optimisme n’est pas la naïveté. C’est la décision de croire qu’un futur meilleur est possible, et d’agir pour qu’il advienne.
Or, l’article de The Conversation illustre comment les politiques publiques peuvent nourrir chacun de ces piliers :
- Émotions positives : les programmes de santé mentale ou de prescription sociale réduisent le stress et la dépression, favorisant la joie et la vitalité1.
- Engagement : une éducation bienveillante et inspirante crée un climat propice à la curiosité et à la créativité2.
- Relations positives : la reconversion d’espaces industriels en parcs urbains a entraîné une baisse de 41 % des cas de dépression et de 29 % des violences armées à Philadelphie3.
- Sens : les politiques écologiques ou culturelles permettent à chacun de contribuer à un projet collectif porteur de sens.
- Accomplissement : un environnement de travail soutenant favorise la progression, la fierté et la reconnaissance4.
- Optimisme : une société qui investit dans la santé mentale, l’éducation et la confiance civique cultive une vision d’avenir plus sereine et résiliente — l’antidote parfait à la dette “angoissée”.
Autrement dit, une politique du bien-être alimente directement les six dimensions du bonheur humain. Ce que Seligman et Layard appellent “the science of happiness” devient ici une boussole politique.
Le bien-être comme indicateur économique
Depuis le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009)5, de nombreux économistes et psychologues plaident pour remplacer le PIB par des indicateurs de bien-être. Le Beyond GDP Program de la Commission européenne, l’indice de vivre mieux de l’OCDE6 ou encore les travaux de Ha Vinh Tho au Bhoutan7 vont tous dans ce sens : mesurer la réussite d’un pays à sa capacité à générer du bonheur durable.
Les études citées dans The Conversation le confirment :
- La reconversion d’espaces industriels en zones vertes réduit la dépression et la violence3.
- Les enseignants heureux rendent leurs élèves plus motivés et plus performants8.
- Les sociétés les plus égalitaires sont aussi les plus sûres et les plus solidaires9.
Ainsi, le bonheur n’est pas un luxe moral, mais un investissement rentable, au sens économique et humain du terme.
Vers une dette positive : investir dans la joie collective
S’endetter pour subventionner la destruction des écosystèmes ?
Non.
Mais s’endetter pour financer la santé mentale, l’éducation, la créativité, la transition écologique ?
Oui, mille fois oui.
Ce serait une dette heureuse, une dette “positive” au sens de la psychologie du même nom : celle qui crée des conditions propices à la croissance humaine, à la coopération, à la confiance.
Parce qu’une société plus heureuse est aussi :
- plus résiliente face aux crises,
- plus innovante,
- plus productive,
- et surtout plus unie.
S’endetter peut se justifier si cela prépare un avenir meilleur, mais encore faut-il définir ce « meilleur ».
Le Bonheur National Brut : du Bhoutan à nous
Cette réflexion fait écho au travail de Ha Vinh Tho, que je présenterai bientôt dans mon prochain résumé de livre. Ancien coordinateur du programme de Bonheur National Brut au Bhoutan, il défend une idée simple :
Le véritable progrès d’une nation ne se mesure pas à sa richesse matérielle, mais à sa capacité à rendre ses habitants heureux.
En plaçant le bien-être subjectif au cœur des politiques publiques, il propose une vision profondément humaniste de la gouvernance : celle d’un État jardinier, qui cultive la joie, la beauté et la confiance plutôt que la seule croissance.
Pour conclure : une économie de la joie, pas de la peur
Et si l’avenir de la démocratie passait par la psychologie positive ? Et si le bonheur devenait un indicateur de performance publique ?
Ce que cet article nous invite à imaginer, c’est un État bienveillant, conscient que son véritable rôle n’est pas de limiter les dépenses, mais de maximiser le bien-être collectif. Non pas une dette qui écrase, mais une dette qui élève. Non pas une peur de manquer, mais une promesse de sens.
Parce qu’au fond, l’économie du bonheur et la psychologie positive parlent la même langue : celle de la vie épanouie.
🧭 Notes et sources
- Layard, R., et al. (2023). The Origins of Happiness: The Science of Well-being over the Life Course. Princeton University Press.
- OCDE (2021). How’s Life? Measuring Well-being. OECD Publishing, Paris.
- Sarracino, F. & O’Connor, K. (2023). Étude sur la reconversion des friches industrielles à Philadelphie, citée dans The Conversation, octobre 2025.
- Seligman, M. (2011). Flourish: A Visionary New Understanding of Happiness and Well-being. Free Press.
- Stiglitz, J., Sen, A., & Fitoussi, J.-P. (2009). Rapport de la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social.
- OECD Better Life Index, 2013–2024. Lien.
- Ha Vinh Tho (2019). Le Bonheur National Brut : pour un développement humain et durable. Actes Sud.
- Brulé, G., & Munier, F. (2022). Bonheur et performance : vers une économie du bien-être. Revue de l’OFCE.
- Wilkinson, R. & Pickett, K. (2018). The Inner Level: How More Equal Societies Reduce Stress, Restore Sanity and Improve Everyone’s Well-being. Penguin Books.




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